L'Aubrac, la steppe oubliée du Massif Central
Comparer l'Aubrac aux hautes plaines d'Écosse ou aux steppes d'Asie centrale n'a rien d'un raccourci touristique gratuit. Ce plateau volcanique et granitique, posé le plus souvent entre 1000 et 1200 mètres d'altitude — avec quelques sommets isolés culminant autour de 1469 mètres, comme le Signal de Mailhebiau — à la frontière de la Lozère, du Cantal et de l'Aveyron, doit son horizon dégagé à une histoire géologique singulière : des coulées basaltiques aplanies par l'érosion, puis façonnées pendant des siècles par le pastoralisme. Rien à voir avec les crêtes acérées des Alpes ou les forêts denses des Vosges. Ici, l'essentiel du relief a été gommé, laissant place à un océan d'herbe où seuls les murets de pierre sèche et les burons — ces anciennes cabanes de bergers où l'on fabriquait autrefois la fourme — viennent rompre la monotonie du regard.
Cette monotonie apparente est trompeuse. Le tour des Monts d'Aubrac, boucle de 152,5 kilomètres balisée en sept jours de marche (huit jours avec l'arrivée), révèle un territoire façonné par la transhumance : chaque printemps, les troupeaux de vaches Aubrac, reconnaissables à leur robe fauve et à leur regard cerné de noir, remontent encore vers les estives par les drailles, ces chemins historiques que les randonneurs empruntent aujourd'hui. Le tintement des cloches, la rudesse du vent et la rareté des arbres composent un paysage qui déstabilise autant qu'il apaise.
"Sur l'Aubrac, ce n'est pas le silence qui frappe, c'est le tintement des cloches qui rythme un silence trop grand pour lui seul."
La boucle des drailles et des burons
Le circuit s'élance d'Aumont-Aubrac, petit bourg lozérien desservi par la ligne ferroviaire du Cévenol, ce qui permet d'y accéder sans voiture. La première étape traverse des bosquets de pins sylvestres avant de déboucher sur l'immensité du plateau, jusqu'à Nasbinals, dont l'église romane veille sur la place du village.
La deuxième journée emprunte les anciennes drailles bordées de murets, passe par le hameau d'Aubrac — dont le nom a donné celui du plateau tout entier, autour d'une ancienne domerie fondée au Moyen Âge pour accueillir les pèlerins de Compostelle — puis redescend vers le fond de vallée à Saint-Chély-d'Aubrac. Le troisième jour remonte progressivement vers Laguiole, mondialement connue pour ses coutelleries artisanales et son fromage à pâte pressée, à travers hêtraies et pâturages isolés : c'est la journée la plus exigeante du parcours, celle où le plateau, en apparence plat, révèle ses vrais reliefs.
Passé Laguiole, le tour bascule sur son versant le moins fréquenté. La quatrième étape franchit en douceur la limite du Cantal pour rejoindre Saint-Urcize, gros bourg de pierre posé au milieu des pâtures, où l'horizon semble encore reculer d'un cran. Le lendemain, le chemin s'abaisse vers La Chaldette, nichée dans un vallon plus resserré que le reste du plateau, avant de remonter vers Fournels, bourg tranquille dominé par les vestiges de son château, avant-dernière étape du tour.
La boucle se referme par une septième et dernière étape, la plus longue du parcours, qui traverse le hameau de Fau-de-Peyre — dont l'église du XVIIIe siècle offre le seul répit architectural d'un plateau presque vide de villages — avant de retrouver Aumont-Aubrac.
Itinéraire jour par jour
Le dénivelé, réparti sur sept jours, reste dans l'ensemble raisonnable pour un plateau réputé horizontal, mais la troisième étape vers Laguiole constitue le morceau de bravoure du parcours, avec près de 855 mètres de dénivelé positif : un rappel que l'Aubrac, malgré son allure de table plane, cache quelques ressauts bien réels.
| Jour | Étape | Distance | D+ / D- | Durée estimée | Hébergement |
|---|---|---|---|---|---|
| 1 | Aumont-Aubrac → Nasbinals | 23 km | 450 m / 285 m | 5-6h | Gîte d'étape à Nasbinals |
| 2 | Nasbinals → village d'Aubrac → Saint-Chély-d'Aubrac | 19 km | 315 m / 725 m | 5h | Gîte d'étape à Saint-Chély-d'Aubrac |
| 3 | Saint-Chély-d'Aubrac → Laguiole | 25 km | 855 m / 660 m | 7h30 | Chambre d'hôtes ou gîte à Laguiole |
| 4 | Laguiole → Saint-Urcize | 18,5 km | 395 m / 280 m | 4-5h | Gîte d'étape à Saint-Urcize |
| 5 | Saint-Urcize → La Chaldette | 20 km | 335 m / 450 m | 4-5h | Gîte d'étape à La Chaldette |
| 6 | La Chaldette → Fournels | 21 km | 445 m / 488 m | 5h | Gîte d'étape à Fournels |
| 7 | Fournels → Aumont-Aubrac (via Fau-de-Peyre) | 26 km | 545 m / 625 m | 7h | Fin de séjour |
Au total, la boucle représente 152,5 km parcourus en sept jours de marche, soit huit jours de séjour en comptant le jour d'arrivée. Ces temps de marche restent indicatifs : le vent de face, fréquent sur le plateau, peut sensiblement ralentir la progression même sur terrain plat.
L'esprit pratique des hautes plaines
La période idéale s'étend de mai à octobre. Le printemps offre la floraison des jonquilles puis des gentianes, qui recouvrent le plateau d'un manteau doré ; l'été expose davantage aux orages soudains, fréquents sur ces étendues dénudées ; l'automne apporte des lumières rasantes et une fréquentation plus faible.
Côté équipement, des chaussures de randonnée imperméables sont indispensables pour traverser les zones humides et les tourbières, tout comme une protection efficace contre le vent, omniprésent et parfois violent même en plein été. Les bâtons de marche sont appréciés sur les longues sections d'herbe grasse, glissante après la pluie — et sur les journées les plus longues du parcours, comme la troisième ou la septième étape.
Sur la question du bivouac, la prudence s'impose : la quasi-totalité du plateau de l'Aubrac appartient à des propriétaires privés, exploitants des parcelles d'estive pour leurs troupeaux. Il est donc recommandé de demander une autorisation locale avant de planter sa tente hors des aires prévues — auprès d'une mairie, de l'office de tourisme de l'Aubrac ou directement d'un éleveur croisé sur le chemin. Les règles peuvent varier d'une commune à l'autre et évoluer d'une saison à l'autre ; mieux vaut vérifier les informations à jour sur place plutôt que de se fier à des indications figées.
Pour le ravitaillement, les villages traversés — Nasbinals, Saint-Chély-d'Aubrac, Laguiole, Saint-Urcize, La Chaldette, Fournels — et leurs gîtes d'étape proposent des commerces de proximité suffisants pour tenir les sept jours sans portage lourd. Impossible enfin de traverser l'Aubrac sans s'arrêter dans un buron ou une auberge pour goûter un aligot filant à la fourchette, accompagné d'une saucisse locale — le repas qui a nourri des générations de bergers avant de devenir l'emblème gourmand du plateau, et la juste récompense d'une semaine de marche à l'arrivée sur Aumont-Aubrac.